BELE : Tombée dans la marmite, quand j’étais petite !

DES NUITS COULEUR BELE

Le mot « bèlè » concerne l’ensemble des musiques, des chants et des danses traditionnels que les esclaves noirs ont créé et perpétué spécifiquement dans l’ île de la Martinique. Ils sont accompagnés par un tambour original sur lequel on joue assis à l’aide des deux mains et du pied droit, le tambour bèlè. Ses sonorités et ses rythmes me prennent aux tripes et me renvoient à mon enfance, bercée de musique classique, de jazz, de variété internationale, de musique traditionnelle rurale et aussi de bèlè que je retrouvais régulièrement chez les Grivalliers, dans le Sainte-Marie de mes jeunes années…

Un amour qui remonte à l’enfance…

Cases tradtitionnelles en Martinique
C’est dans des cases typiquement africaines que l’on vivait, que l’on pratiquait
et que l’on perpétuait le Bèlè dans la campagne martiniquaise.
Souvent, les rencontres s’organisaient dans des cases spécialement bâties pour elles…

Ma mère, originaire du quartier « Fonds Verville », avait pour meilleure amie Esther, une digne héritière des plus illustres familles de gardiens de la tradition de la musique et de la danse bèlè, les familles Grivalliers et Cébarec. Qu’elle ait été la sœur de Clémence Cébarec, la plus grande compositrice de chants bèlè de tous les temps, la belle-sœur de l’un des plus grands tambouyers de tous les temps, l’épouse d’un grand danseur de bèlè devant l’Eternel, et le fait qu’elle se soit taillée une très belle réputation en tant que danseuse aurait pu suffire à décrire son aura dans le milieu bèlè. Mais Esther Cébarec, épouse Grivalliers, allait à son tour, engendrer la lignée qui allait maintenir la tradition, grâce à Ti Raoul, maître incontesté du chant bèlè aujourd’hui, de Clothaire, the tambouyer que tous les grands s’arrachent, et des autres membres de la famille, tel Berté, Firmin, et les autres, connus sous le nom générique des « Frères Grivalliers ».

J’ai passé beaucoup de mes vacances scolaires avec mes sœurs chez celle qui était comme une seconde mère pour nous, cette vaillante cultivatrice, énergique vendeuse de légumes au marché de Fort-De-France, femme simple, maternelle et chaleureuse, que mes sœurs et moi avions baptisée Manman Tètè. Il se trouve que tous les vendredis soir, nous assistions à la métamorphose de la manman Têtê qu’on connaissait, en grande dame se rendant à sa soirée bèlè hebdomadaire. Foulard sur la tête, Corsage en dentelle, jupons à profusion, c’est ainsi qu’elle nous emmenait tous les samedis dans ces soirées bèlè, avec ses autres enfants.

Mes plus beaux souvenirs font la ronde au milieu des jupons cancan de ces femmes qui se faisaient tout à tour fleurs et papillons, quand elles décollaient du sol ou marquaient le pas… Ils sont dans la fumée des flambeaux à la lueur desquels les ombres s’agitaient, emportés par le torrent des notes que le tambouyer lançait comme autant de défis dans ce qui est bien un corps à corps impliquant le tambour et le batteur, ne faisant qu’un, et les danseurs enchaînés à leur rythme, qu’ils leur imposent de mains de maître.

Imaniyé avec Apollon Vallade, doyen des tambouyé bèlè de la Martinique

Apollon Vallade, le doyen des tambouyé de la Martinique. L’octogénaire est l’un des musiciens les plus actifs du milieu. Cette photo a été prise en 2003, aux Abymes en Guadeloupe, à l’occasion d’un festival où il avait accompagné notre Caravane du Retour qui s’y produisait. C’est pour cette illustre et belle figure du patrimoine, pour tous ses amis, ces Anciens qui comme lui maintiennent la tradition encore de nos jours que j’ai créé « La Maison du Bèlè… »

Mon cœur d’enfant bat à tout rompre au milieu de cette ronde où Régine, Paule et moi sont l’attraction d’un public indulgent et gentiment moqueur vis-à-vis de ces petites filles de la ville qui, prises par l’ambiance et la magie du tambour, dansent sans complexe quand leur tour est venu, montent au tambour dans les déhanchements les plus étudiés avant de rejoindre la ronde, entièrement soumises au rythme.

Si mes nuits étaient couleur bèlè, le souvenir de mes jours
me ramène aux savanes et au petit chemin conduisant à la rivière,
où paissaient des bœufs et des cabris qui, parait-il me faisaient peur.
C’est pourquoi Clothaire, qui allait devenir le maître du tambour bèlè qu’il est aujourd’hui, me hissait sur ses épaules pour faire la route.
Et c’est ainsi juchée que je découvris la campagne de Bezaudin et de Reculée,
quartiers de Sainte-Marie, ma commune maternelle.
Longtemps, ces images de savanes aux hautes herbes m’ont hantées.
Plus tard, en en parlant avec Clothaire, il rira pour se souvenant de cette période,
me restituant, intact, son empreinte…

EXPERIENCE BELE

 

 

Maitres du bèlè

Bèlè d’hier… (Voir la vidéo)

… et Bèlè d’aujourd’hui (Voir la vidéo)

Clips de Edmond Mondésir, qui illustrent l’évolution du genre,
de la tradition acoustique à l’apport des instruments modernes qu’il a été
l’un des premiers à introduire.

Bèlè pour les femmes de ma vie

Lorsqu’il fut venu pour moi le temps d’enregistrer mon album, s’imposa alors le besoin de rendre hommage à Manman Têtê en même temps qu’à ma mère, surnommée « Man 7 », ce que je fis à travers cette chanson, dans laquelle je les hèle, comme on hèle sa manman quand on a mal ou faim ou qu’on a tout simplement envie de dire « merci ». A cet hommage était associée « Amie Nana », ma douce, ma tendre, mon inoubliable nourrice.

Doudou, tiens, bois, c’est tout ce que j’ai à te donner ce soir, un peu de lait et un bout de pain… C’est chaud et il y a de la cannelle dedans, bois, tu verras, ça t’aidera à devenir grand… dit en substance la chanson « Mi li co », en souvenir de ces modestes soupers dont ma famille et tant d’autres se contentèrent pendant si longtemps. C’était en temps longtemps, comme on dit, bien avant que la modernité ne transforme nos petits enfants antillais en mangeurs de nuggets et de hamburgers…

Ecoutez « Mi li co », extrait de l’album Libre
Ma chanson hommage à mes mamans

Jusqu’à 13 ans, je pillais avec mes sœurs le champ de mangots de Manman Tètè, lavais mon linge à la rivière Romanette en déjeunant de grasses écrevisses et de boucs vivement rôtis sur la berge, accompagnés du sempiternel fruit à pain-avocat-piment. Et je fréquentais les soirées bèlè ; j’ignorais que j’aurai un jour à travailler à la restauration de l’image de ces hommes et de ces femmes qui, de leur temps, étaient considérés, non comme des artistes à part entière, mais bien comme des sauvages, des « nègres de la campagne », qui faisaient une musique d’esclave, que l’on aurait préféré oublier, au profit de la sage biguine et des musiques venues d’ailleurs… Aujourd’hui, ils sont devenus « Les Maîtres du Bèlè », terme que j’ai tenu à introduire dans le vocabulaire utilisé lors de la conception de La Maison du Bèlè, créé en leur honneur en 2002 et 2003, où leurs noms et leurs œuvres sont désormais honorés.

Voir ici les Maîtres du Bèlè en tournée en France

Les Anciens en tournée en France, à l’initiative de « La Maison du Bèlè ». Quelques uns parmi les plus grands sont restés sur le bord de la route et n’ont pas fait partie du voyage… Sur la vidéo on retrouve les Frères Paul et Ben Rastocle, Berté Grivalliers, Félix Casérus et plein d’autres.

A suivre

La maison du Bèlè : mon hommage aux Anciens
La prochaine fois, je vous dirai comme et pourquoi j’ai fondé cette institution et pourquoi je travaille actuellement pour que ces Anciens, gardiens de la tradition, qui ont une moyenne d’âge qui tourne autour des 70 ans, soient parmi ceux qui représentent l’héritage africain en Martinique, à l’occasion du prochain Festival Mondial des Arts Nègres, prévu en 2009 à Dakar, Sénégal. Cela va sans doute être un combat. Je m’y suis engagée auprès d’eux car, quoi qu’il arrive, je continue d’œuvrer pour les aider à faire ce qui représente la joie de leur vie : chanter, jouer, danser le bèlè aujourd’hui, comme hier !

Retrouvez les Maîtres sur le Net
www.maisondubele.com
Maîtres du bèlè en tournée
http://www.laprovence.com/Babel-Med_video.php

Les maîtres du bèlè et Dédé st prix au New Morning, juillet 2007, la vidéo
http://maitres_du_bele.mondomix.com/fr/video4009.htm

3 comments on “BELE : Tombée dans la marmite, quand j’étais petite !”

  1. Janesta dit :

    Oh avec plaisir, ça marche!
    Profite bien de la fin de ton séjour! A bientôt!

  2. Imaniyé dit :

    Coucou Audrey,
    Je ne suis pas une grande danseuse, mais je m’applique ! T
    u veux que je te ramène des cd ?Je peux te ramener les deux des Maîtres du Bèlè et celui de Ti Raoul.
    Ils sont en vente à la Maison du Bèlè…
    Si ça t’intéresse, tu me dis, je te le donnerai quand je rentrerai à Dakar.OK?

  3. Janesta dit :

    Imaniye,
    C’est Audrey de Dakar. Danses-tu le bèlè?? J’aimerais écouter, réécouter cette musique de chez moi, l’apprendre, la réapprendre. De retour sur Dakar, fais-moi signe, stp!

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