GERTRUDE SEININ

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LA GRANDE DAME DE LA CHANSON MARTINIQUAISE, GERTRUDE SEININ

Biguines, mazurkas, ballades, gospel… La voix magnifique de Gertrude Seinin s’accordant à tout, je chemine avec elle sur une jolie route jalonnée de belles chansons et de très bons souvenirs ! Parmi eux, « Debout devant la porte », cette chanson dont je continue de dire que ce n’est pas moi qui l’ai écrite ou composée.

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Gertrude Seinin
Photo : D.R. – Site Gertrude Seinin

Considérée comme la Grande Dame de la chanson populaire martiniquaise, Gertrude Seinin est assurément la plus prolixe avec une dizaine d’albums à ce jour et autant de grands spectacles où elle a passé tous les genres en revue.

J’ai commencé à composer pour elle dans les années 80 et, depuis, je lui ai offert une vingtaine de chansons dont certaines sont entrées dans le patrimoine. C’est le cas notamment de « An ti moman selman », une de nos mazurkas, reprise par pratiquement tous les orchestres, de « La vieille garde » de feu Nel Lancry à Akoustik Zouk, des Frères Bernard et Mario Canonge.

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Dans cette compilation des 5 premiers albums de Gertrude, figurent 8 de mes compositions, dont « Séparation », « Lanmou Kruel », « An ti moman selman »… C’est un florilège qui témoigne bien du style de Gertrude, d’avant « Debout devant la porte »

Ainsi, depuis des années, de biguines en mazurkas, de blues en spiritual, j’ai soigné la musique et les paroles des chansons de la dame pour laquelle je recevais des morceaux de manière quelquefois extraordinaire. En voici un exemple…

Histoire d’un tube

Il y avait quelques temps que je n’avais pas vu Gertrude et ce jour là, nous prîmes le temps de nous confier nos projets. Gertrude qui s’était jusque la illustrée dans d’autres styles m’annonça qu’elle préparait un concert spirituel à la cathédrale de Fort-de-France. Incroyable ! Depuis quelques temps, l’inspiration m’était venue pour des chants spirituels et je venais juste de terminer une mazurka sans penser un instant qu’elle aurait pu la chanter mais qui, (bon sang mais c’est bien sur) lui irait comme un gant. Rendez-vous fut pris le lendemain soir et, comme à son habitude lorsque nous avions une chanson en commun, Gertrude arriva à l’heure et équipée pour repartir avec sa nouvelle chanson originale avec laquelle elle surprendrait encore son monde ! Car bien sur elle aima et bien sur elle l’interprètera de manière magistrale jusqu’à en faire un de ses classiques.

Elle partit sur le coup de 2 heures du matin et je me couchai, ravie de ce virage que prenait notre petite route musicale. Nous étions en phase et elle était vraiment l’interprète idéale pour porter ces chansons là, tellement différentes de nos Mazouk fol, jusque dans le cœur des gens, là où j’aime à savoir qu’elles vivent.

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La pochette de « Debout devant la porte », 1993, œuvre de Georges Puisy.

Première surprise, le lendemain, je me réveille à… 6 heures du matin ! En général, quand je m’endors à une heure pareille, j’ai vraiment besoin de plus de sommeil pour récupérer… Deuxième anomalie : je ne vais pas à la cuisine prendre mon indispensable café matinal, sans lequel je suis comme un zombi jusque après avoir grillé ma première cigarette (j’ai arrêté, rassurez vous) ! D’habitude, je ne suis absolument pas opérationnelle sans ce rituel, mais là, ce jour là, mes habitudes sont bousculées. Me voila qui saute donc du lit, et je vais m’asseoir au piano, je plaque un accord, les premiers mots viennent et… quelque chose me tombe dessus. Ou plutôt dedans… Une sensation merveilleuse, qui me pénètre, que je ne sais comment expliquer… J’ai la chair de poule, les larmes coulent tout simplement de mes yeux et j’entame ce chant, paroles et musique venant ensemble, au même moment.

Hummm… Quel délice, cette sensation ! Qu’ai-je donc à voir avec ce que j’entendais et découvris moi même à ce moment là ? Oui, le chant sortait de ma bouche, mais d’où venait-il ? De mon sommeil ? Certains le prétendront. Moi je préfère penser qu’il est venu de plus loin de plus haut… Je l’entends, je l’écris et je sens que c’est spécial. Spirituel sans aucune équivoque, je l’oriente dans la direction que je lui vois, comme une sorte d’avant-prière, de méditation, de mise en condition avant de dialoguer avec le Divin.

Il est 7 heures du matin, et la chanson est finie. 7 couplets, paroles et musique. Sans plus attendre, comme à chaque fois que c’est fort, (et cette fois, c’est si fort !) j’appelle Gertrude et elle s’emballe. A 8 heures, elle est là . C’est l’une des choses qui m’a fait aimer travailler avec elle, cette passion qui fait qu’on se retrouve toutes les deux à vibrer ensemble pour une chanson, quand nous frémissons pendant des heures, des jours, des années parfois jusqu’à l’enregistrement, quand je l’appelle pour lui proposer une chanson et qu’elle arrive dans l’heure, plus excitée qu’une enfant devant un gros cadeau. Et quand Gertrude reçoit à son tour « Debout devant la porte », la magie est immédiate. Ce n’est pas elle qui prend la chanson, mais le chant qui la prend et elle l’emporte plus en elle que sur la K7 enregistrée.

Un destin inattendu…

Plusieurs mois vont s’écouler, aux cours desquels décède une voisine que j’ appréciais particulièrement pour sa gentillesse à mon égard depuis ma tendre enfance. J’étais la chouchou des dames de mon quartier, sans doute parce que je disais bonjour chaleureusement, et que je savais faire les petites commissions… En tout cas, les meilleures confitures que j’ai mangées de ma vie me sont venues de chez celles qui, lorsque je faisais mes études en France, en remettaient à maman pour qu’elle me les envoie par colis. La confiture de patates douces, c’était Madame Marotel. Mais alors la confiture de peaux de citrons de Madame Juliéno ? Elle n’avait pas son pareil. Et là, Madame Juliéno est morte. Et j’ai vraiment envie de lui faire un cadeau, de lui dire adieu à ma façon, afin de la remercier pour tout ses bons petits plats et ses bons moments partagés. C’est alors que j’eus l’idée de demander à Gertrude si elle voulait bien interpréter cette chanson à l’occasion de ses funérailles. Evidemment, gentille comme elle est, Gertrude ne put refuser et, pour la première fois, « Debout devant la porte » fut chanté dans une église, ce qu’elle n’arrêta plus de faire. Car l’histoire ne s’arrête pas là.

Quelque temps plus tard, Emilie Maurice, l’illustre maire de St Joseph et Président du Conseil Général de la Martinique décède malheureusement à son tour. On rediffusa à la télé une longue interview dans laquelle, à la question de savoir quels étaient ses artistes préférés, il avoua avoir un faible pour Gertrude dont il assistait à tous les spectacles. C’est tout naturellement que les organisateurs lui demandèrent de chanter une chanson durant les funérailles publiques. Gertrude accepta bien sur et pensa à « Debout devant la porte ». Je connaissais le président Maurice pour qui j’avais présenté durant un an le magazine télé du Conseil Général, l’émission « Par dessus le marché ». De plus, il avait été l’un de ceux qui avait soutenu ma première exposition de poupées « Dalidoll’s » dans le grand hall du Conseil Général. Prévue pour durer une semaine, l’exposition a du être prolongée et ce fut un grand moment pour moi. Je ne vis donc aucun inconvénient à ce que Gertrude chante cette composition dans ce cadre.

Voilà donc le jour de l’enterrement, et toute la Martinique vit sous la chape de silence qu’impose cette journée de deuil. A l’heure dite, tout le monde est devant la télé, qui retransmet l’évènement en direct. Je suis avec Maman et Régine, chez moi au Lamentin. Et c’est ensemble que nous découvrons comme tout le monde Gertrude, digne et droite, debout devant la porte de l’église centenaire. Il était bien prévu qu’elle chante à l’intérieur. Mais au dernier moment, on lui a demandé de rester devant l’église pour ne pas mélanger son chant à la liturgie. On lui demande donc pour chanter, de bien vouloir rester debout devant la porte. Et elle le chante ! Et c’est une vague d’émotion qui entre dans les foyers martiniquais dont le public, enthousiaste, témoigne dès le lendemain. Son image jusque là auréolée de tradition, se trouvai brusquement changée et son public, qui acceptait ce changement, s’élargit à d’autres générations. A partir de ce moment, le public la pressait pour savoir quand, mais quand donc elle allait l’enregistrer cette chanson ?! Qu’à cela ne tienne, aidez moi à le faire, dit-elle en lançant la souscription qui allait aboutir, quelques mois plus tard, à la sortie du premier « Créole Spiritual », dont le succès ne se dément pas, des années après…

Le disque fut un succès, et la chanson prit un chemin que je n’attendais pas. De plus en plus de gens de toutes religions se mirent à la réclamer par testament et les pompes funèbres furent obligées de l’intégrer dans leurs prestations. C’est ainsi que de préparation à la rencontre avec la Divinité, ce que cette chanson était à l’évidence pour moi, la voila devenue la chanson des enterrements. Gertrude jusqu’à aujourd’hui est réclamée pour la chanter, ce qu’elle a fait pendant longtemps et ce, gratuitement, ce que peu de gens savent d’ailleurs.

Il m’est arrivé de croiser sur la route des convois funéraires qui le passaient en boucle et intérieurement, je n’arrêtais pas de contempler l’humour de Dieu : nous avions fait un tube, ça c’était incontestable. Mais ni les églises, ni les corbillards, ni les cimetières ne sont assujettis au Droit d’auteur ! De sorte que si je pouvais percevoir des droits lors du pressage du disque, les droits d’interprétation publique de ce célèbre morceau étaient.. un genre invisibles. L’humour de Dieu m’a toujours fait rire ! De toutes façons, comme je vous l’ai raconté tantôt, je n’ai fait que « recevoir » cette musique et ces paroles et n’ai été qu’un petit intermédiaire entre Création et hommes.

C’est très bien comme ça, c’est mon privilège, il me suffit et j’en rends grâce à Dieu à qui cette histoire rend tout simplement toute la gloire qui lui revient.

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Après la biguine, Léona Gabriel et Edith Piaf, Gertrude rend ici hommage à Joséphine Baker.
Photo : D.R. Site Gertrude Seinin

Gertrude poursuit toujours sa brillante carrière qui l’a emmenée depuis à l’Olympia et à la Cigale… Elle possède encore dans ses tiroirs, quelques chansons que j’ai écrites pour sa bouche et qui attendent leur heure. Tout cela fait d’elle non seulement une interprète, mais plus qu’une amie, une soeur, une vraie compagne de route, avec qui je partage l’un des aspects de la vie que je préfère, la création musicale. Et pour toutes les joies qu’elle m’a offertes en matière artistique et sur le plan humain, comme me soutenir dans mes choix de vie ou être à mes côtés lors d’épreuves aussi douloureuses que le départ héroïque de ma mère vaincue par la maladie, Dieu sait comme je la remercie !

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