Hommage à Joseph Ndiaye, Conservateur de la Maison des Esclaves de Gorée

Merci Monsieur le Conservateur de notre mémoire

Joseph Ndiaye n’est plus. Il m’avait accueillie à Gorée, m’y a reçue avec l’émotion du père qui retrouve sa fille qu’il croyait perdue. Je ne crois plus en Gorée, mais je crois toujours en la sincérité du gardien de notre mémoire…

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Ne me parlez pas de Gorée, de son commerce mercantile qui commence sur le port, dans ce bateau où le prix du passage est le même pour les descendants d’esclavagistes que pour les descendants d’esclaves qui viennent se recueillir dans ce qui devrait être un mausolée.

Et qui y trouve confortablement installés les marchands de tout et de rien, de souvenirs de pierres colorées, de cuir tressé et ces tableaux dont on dit du style qu’il est une école…

Et qui se retrouve sur la plage au milieu des touristes en maillots de bains super bronzés pour qui la visite de la Maison des Esclaves est une formalité, car ce qui compte c’est quand même le chaud soleil d’Afrique sur une jolie plage, sur une jolie petite île où on fait de jolies photos…

Ne me parlez pas de Gorée et de son Festival qui bâillonne certaines paroles et donne libre champ aux tambours de la fête, du carnaval, du vréyé monté dans ce lieu qui devrait, au contraire, inciter au silence, au recueillement, à la méditation…

Ne me parlez pas de toutes ces maisons roses que possèdent des blancs, de plus en plus, qui en font des hôtels pour nous y recevoir et nous faire payer le prix du souvenir, quand ce ne sont pas des résidences privées au luxe ostentatoire réservées aux riches amis vacanciers. L’état n’a-t-il pas parlé tout récemment de construire à Gorée un hôtel de luxe ?…

Ne me parlez surtout pas de cette Place de l’Europe, inaugurée en grandes pompes, lorsqu’en ce lieu si grandement symbolique, il n’existe pas de Place de la Diaspora et où rien n’est prévu pour accueillir les candidats au Retour dans l’esprit desquels Gorée est La porte par excellence…

Ne me parlez surtout pas de l’Université des Mutants qui a fermé ses portes, on ne sait trop pourquoi… On y a refermé la Porte du Retour que la Caravane avait ouverte le 5 janvier 2004, en présence de toutes les dignitaires de la ville, dont celle de Saliou Kandji qui allait se faire l’avocat le plus ardent de notre cause du Retour. C’était sous la houlette de Masaer Diallo, le brillant directeur de la défunte université créée par Senghor, qui avait pour mission d’accueillir la culture et la pensée, en toute liberté…

Ce jour là, était créée à Gorée la LIMKAM, Ligue Mondiale contre l’antikamitisme, initiative de Seku Mâga pour lutter contre le racisme spécifique contre les Noirs, ces soit disant descendants de Kam, premier Noir selon la légende biblique, rendu esclave de ses frères par une prétendue malédiction qui va sceller le sort des Africains pendant et depuis des siècles !

Joseph Babacar Ndiaye était présent. Il a tenu à nous faire faire lui-même la visite de sa Maison des Esclaves où il a entretenu durant des décennies le souvenir de ce qui a fait de Gorée un élément du Patrimoine mondial de l’humanité…

Dans l’intimité, il n’hésitait pas à reconnaitre que toutes les maisons de Gorée où presque étaient des esclaveries. De fait, beaucoup d’entre elles possèdent encore des petites cellules que l’on peut visiter dans les cours où l’on est reçu. Mais celles de sa Maison a arraché les larmes des plus grands comme des plus humbles.

Cette maison à jamais sienne, malgré tout ce que cela lui a couté d’en être l’âme. Il me confiait il y a quelques temps, que tout en étant officiellement considéré comme un trésor vivant dans son pays, le Sénégal, il en était encore à souffrir comme tout le monde pour assurer la dépense quotidienne, et que sa notoriété et son apport au patrimoine ne lui avaient jamais permis de vivre plus décemment, ce qu’il trouvait absolument injuste. Et moi aussi.

Sans doute, à la fin, sa situation s’est améliorée… J’ai entendu dire qu’il avait obtenu quelques avantages matériels qui lui auront rendu la fin de vie plus douce, du moins je l’espère.

En attendant, depuis la Martinique où m’atteint la nouvelle de son décès, je m’incline avec respect en la mémoire d’un homme qui a toujours considéré avec intérêt et respect ma démarche de Retour en Afrique et qui m’a enseigné ce qu’est la vraie Téranga Sénégalaise, celle du cœur plus que celle du ventre.

Adieu Monsieur Ndiaye, vous faites partie maintenant du panthéon de ces morts dont Birago Diop nous affirme que non, ils ne sont pas morts…

9 comments on “Hommage à Joseph Ndiaye, Conservateur de la Maison des Esclaves de Gorée”

  1. MASSINA dit :

    Merci, ma soeur de ce bel hommage, à Joseph Ndiaye, cet homme qui parlait avec passion, conviction et émotion de notre passé.
    En visitant ce lieu, fût un moment très émouvant , une grande souffrance au plus profond de mes tripes et m’ a permi de prendre conscience. Nous devons tous continué d’être des défenseurs de notre histoire, personne d’autre ne le fera à notre place.
    Merci encore pour tout ce que tu fais, je t’aime très fort.

  2. Imaniyé dit :

    Non Pap, mais une VRAI lieu de recueillement et de méditation, cela devrait suffire…

  3. pap dit :

    Ca vient des tripes !
    Mais bon on va pas en faire, je ne sais pas moi un tombeau de Prophètes

  4. Doulight dit :

    C’est un très très bel hommage et la situation actuelle de cette île me navre tout autant que vous.

    Je m’y suis rendu pour la dernière fois il y a maintenant près de 8 ans et comme toujours c’est de la tristesse et de l’amertume que j’en ai tiré.

    Sénégalais vivant en France depuis l’enfance, je passe quasi systématiquement une journée toute entière sur l’île à chaque fois que je suis à Dakar, mais très peu de temps sur la plage étendu à me prélasser. Je sillonne seul les rues, pensif au milieu des habitations et scrute tout indice de ces vies passées. Mais quand je vois l’indifférence des visiteurs (noirs ou blancs) m’entourant j’ai toujours ce pincement au coeur, comme si l’Histoire s’effaçait tout doucement. Les gens ne voient plus les vestiges de souffrances passées, ils ne voient plus que de belles bâtisses colorées, une plage de plus, un folklore de plus. Gorée est un des grands patrimoines de l’Histoire africaine, non par sa taille mais par son envergure, mais l’île devient un lieu touristique quelconque où le recueillement n’est plus de mise.

    Avec Joseph Ndiaye c’est un des derniers défenseurs de notre Histoire qui s’éteint. Un homme de passion et de conviction s’en est allé et que nous reste-t-il maintenant? Si la mémoire de Gorée s’éteint ainsi, combien de temps avant que celle du reste de l’Afrique s’éteigne à son tour?

    Merci à lui pour toute l’émotion qu’il éveille en moi à chaque fois que je visionne ses vidéos, merci à lui pour la conscience qu’il a en partie éveillé en moi en me faisant comprendre très tôt que chaque homme noir (ou « nègre » comme il aimait tant le dire) se doit de préserver et transmettre son Histoire car personne ne le fera pour lui. Et merci à vous pour cet hommage plein de vérités, tout en espérant que l’esprit de Gorée renaîtra plus fort encore sur une future « place de la diaspora ».

    Abdou K.

  5. L’afrique sera toujours reconnaissante

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