Le roman de la Caravane/chapitre 2 : Lanmou Kruel

BONDIE ME, FOUT LANMOU KRUEL !

Vous savez maintenant comment j’ai fait la connaissance de Seku Mâga, le mari d’une amie que j’adore, Célia. Pas question qu’il y ait quelque chose entre nous. Nous sommes là pour faire un beau concert,
c’est que nous allons faire…Pour commencer.

 

le Baiser de Klimt
Le baiser, Klimt

Nous voici plongés dans une superbe ambiance qui est à son apogée le soir du concert sur le toit de la mairie de Pointe à Pître, transformée en scène à 10 ou 15 mètres de hauteur. Nous sommes dans l’une des capitales du zouk, dans la patrie de Jacob Desvarieux et de Gorges Décimus (groupe Kassav) et surtout de mon Patrick St Eloi à moi toute seule, que je considère comme étant l’un des meilleurs auteurs compositeurs du genre. C’est donc un zouk, une de mes compositions préférées, « Lanmou kruel » que j’avais choisi de chanter dans ce festival, sans me douter qu’elle était prémonitoire. Par la suite, nous allions vérifier comme elle disait vrai…

Lanmou kruel
Ki vini jwé épi nou ti bèt gwo prèl
Lanmou méchan
Ki vini protchiré nou désagréman
Lanmou pran posésion di nou
lanmu tchoué tou sa ki paté nou
Lanmou ka pran pié
Sé nou i lé
Sa sa yé ?

(L’amour est cruel, il se joue de nous, l’amour est méchant plein de désagréments, l’amour nous possède, détruit tout autour de nous, s’impose, c’est nous qu’il nous veut… C’est quoi ça ?)

Cette chanson a été enregistrée par Gertrude Seinin en 1996 puis reprise des années plus tard par la chanteuse Orlane. Elles raconte l’histoire d’un amour impossible donc douloureux entre deux personnes qui sont déjà engagées de part et d’autre. Elle décrit la violence des exigences de l’amour qui, tout en faisant du bien partout, peut parfois faire mal, si mal. Ne souhaitez pas que ça vous arrive. C’est beaucoup de souffrance à la clé, je vous assure. Mais à ce moment là, il n’est pas question de souffrance dans cette histoire. Et lorsque nous nous séparons après le concert pour retourner vers notre vie, nous nous quittons vraiment en amis.

La vie reprit donc son cours et, dans les jours qui suivirent, il me fallut bien admettre que j’avais été plus impressionnée que je ne le voulais par cette rencontre. Combattre le mal, c’était d’abord bien sur, le cerner. Et mon intérêt pour cet homme, malgré mes bonnes résolutions, me sembla quelque chose à combattre par tous les moyens.

Comme nous étions restés des amis, Célia et lui me téléphonèrent plusieurs fois pour m’inviter à des concerts ou des conférences qu’ils organisaient et animaient tous les deux. En temps normal, j’y serai bien sur allée. Mais là, pas question.

Un jour qu’il insistait pour comprendre mon refus de son invitation, je dus mettre les choses au clair une bonne fois pour toutes. J’ai toujours pensé qu’il vaut mieux dire les choses telles qu’elle sont, simplement… Il me semble que cela éclaircit toujours la situation, que les choses dites clairement sont les plus simples à régler. Je répondis donc à Seku la vérité :
– Je ne vais pas venir parce que je ne veux pas te voir. Je suis troublée par toi, tu es la mari de mon amie, je préfère ne prendre aucun risque. Une autre fois peut-être…
Clic ! O’r’voir Seku Mâga !

Lanmou kruel
Gadé adan ki léta i mété manzel
Lanmou mové
Gadé kouman i ka malminin misié
Lanmou anni kolonizé nou

Lanmou lé fè lanmou épi nou
lanmou ka pran pié, sé nou i lé
Lanmou rivé fè nou kriyé an mwé…

(L’amour est cruel, regardez l’état de la demoiselle, l’amour est mauvais, regardez comment il malmène monsieur, l’amour est méchant, nous colonise, veut nous faire l’amour, s’impose, c’est nous qu’il nous veut… C’est quoi ça ?)

Il ne rappela plus jamais pendant 2 ans. Et puis un jour, driiiiiiiiiiiiiiiiig. Au téléphone, c’était lui. Et l’histoire recommençait.
Les « Comment ça va ? Quelle surprise ! Alors ? » passés, il me dit l’objet de son appel. Il y avait une chose très importante disait-il dont il voulait me parler et il aurait souhaité qu’on se voit. J’avais rien à faire à ce moment là, mais je lui ai donné rendez-vous trois semaines après, en prétextant un sur-bookage.Il m’avait bien sur donné des nouvelles de ma copine Célia, qui était absente, donc… on se calme, ce n’est pas le moment de se revoir…

Il nota le rendez-vous, en regrettant toutefois qu’il fut si éloigné. Mais je n’avais vraiment pas le temps, hélas… D’ici là, je pensais avoir le temps de voir venir, de me blinder à bloc, enfin… Après évidemment nous échangeâmes et comme à chaque fois (et cela dure encore), la conversation nous prit et le temps nous surprit. C’est tout naturellement que j’acceptai son appel du lendemain, puis du surlendemain, pour poursuivre en tout bien tout honneur, une conversation que je trouvais très plaisante. J’étais sure de moi. Il souhaitait me voir plus tôt, nous serions mieux pour parler de cette cause qui me passionnait au plus haut point. Mais je disais non, et il n’insitait pas. Jusqu’au lendemain.

Ealè, sa ka fèt ?
Di mwen es nou ké rivé rézisté
Lanmou Kruel
Simin touman dan tchè nou
Nou ki té kwé ki nou téja touvé lanmou
Mi nou ka dékouvèy ensanb
touléjou
Nou a bo éséyé konpran
Sacré profité, sacré volè
Lanmou rivé
Fè nou kriyé anmwééé…

(Et maintenant ? Allons nous pouvoir résister à cet amour cruel qui sème le tourment dans nos coeurs ? Nous qui pensions avoir déjà trouvé l’amour, voila que nous le découvrons ensemble, tous les jours. On cherche à comprendre. Quel profiteur, quel voleur, l’amour nous fait crier anmwé)

A ce moment là, je vis seule avec Munyahni, alors âgé de 6 ans. Pour l’heure, il ne s’appelle pas encore Mun, mais Dennis Kenzo Mikael Daniel, du nom de ma mère que j’ai choisi de porter. Donc au au moment où cet homme entre dans ma vie, je suis une fille mère qui décide toute seule de sa vie et qui a charge d’âme. Cela n’empêche que je me sens seule, comme toute personne qui a de l’amour à donner peut l’être dans ce cas. Au moment ou Seku Mâga me pète la tête au téléphone, je suis seule depuis tellement longtemps, car j’ai toujours préféré la solitude à une compagnie sans intérêt. Et là, l’intérêt allait grandissant et ma peur aussi. Je ne voulais pas aller à ce rendez vous. J’étais très embêtée…

Alors j’en parlai à ma copine Marie Ange, une sœur sublime chez qui j’habitais. En plus d’être l’une de mes meilleures amies, Marie Ange est psychologue et très fine, d’après ce que j’ai pu constater. Je lui raconte tout, depuis le début, lui parle de mon amitié pour Célia qu’il faudrait d’ailleurs que je lui présente un jour… Je lui parle de mon trouble mais l’assure de mes bonnes résolutions. La preuve… Plus il insistait, plus je disais non.
– Quoi ? me dit-elle, dans ce pays où les hommes ne nous disent jamais rien ? Où on est obligées de leur tirer les vers du nez en permanence, tu rencontres un homme qui te dit qu’il veut parler ? Mimm, ma fi, Vas entendre ce qu’il a à te dire !

On aurait dit que c’était ce que j’attendais. Une sorte de permission… C’est vrai, quoi, il ne s’agissait que de parler en fait, et après deux ans, je me sentais capable de gérer le trouble maintenant oublié…

Alors je pris la route en direction de « Chère Epice », ce joli quartier du Robert où tu résidais, chez ta tante Anzette dont je ne dis pas le vrai nom, parce que je n’ai pas que des souvenirs gentils d’elle. Elle n’étais pas là cet après-midi là, lorsque je garai en plein soleil devant toi qui m’attendais au bord de la route. Le soleil m’a bien aidé sur le coup, car il m’éblouit en jetant dans mes yeux un rayon qui te permit de voir qu’ils étaient marrons, et non noirs.
Je tournai la clé dans le contact, tournai la tête vers toi qui t’étais penché et… tchioup… Bonjour.
Je te suivis tête basse. Oh la la… Le temps n’avait rien arrangé du tout. Tes locks avaient poussés, tu étais encore plus beau. Et j’étais toujours aussi troublée qu’aux premiers temps. Et mer-de.
..

Y’a des moments où y’a pas d’autre mot, pardon.
Nous nous sommes assis, et nous avons causé, longtemps. Nous avons parlé de lui, de Célia et de lui , et de moi, de ce que j’attendais de la vie. Et puis il m’a invité à me promener dans le lit d’une rivière. Enfin, rivière est un bien grand mot. En fait, c’est un petit ruisseau qui coule là, qui peut être très fort par temps de pluie, mais qui généralement, se limite à glisser tranquillement, juste de quoi donner à boire aux anolis, aux crabes et autres habitants de la berge humide.

Tu m’as emmené au milieu de ce ruisselet et nous nous sommes assis sur la plus grosse roche. C’est là, dans ce décor de lianes, de roches et d’eau que tu as choisi de me faire ta déclaration.
Depuis deux ans, tu ne m’avais pas oublié, et tout en aimant Célia, ce dont il ne faudrait jamais que je doute, tu commences par m’avertir… Mais tu pouvais, m’as-tu dit, te permettre de m’aimer le plus officiellement du monde, car… tu es polygame.

Uu polygame ? Moi, cela ne me fit pas peur. Je préférais un polygame à un de ces hommes mariés qui auraient bien aimé passer du bon temps avec moi tout en rentrant à l’heure à la maison pour dîner avec Madame. J’en ai connus. On en connait tous. Et trouver un homme capable d’afficher légalement deux relations, dans le respect d’une tradition qui en vaut bien une autre, cela me paraissait tout à fait bien.

N’étais-je pas moi-même la fille d’un polygame ? Mon père en effet, eut environ 17 enfants, avec une douzaine de femmes différentes. Sans prendre part à la vie de certains d’entre eux, ce qu’ils lui reprocheront par delà la mort. Il jouissait des avantages de la polygamie, sans prendre totalement sa part de devoirs.

Si ou lé man rakonté’w tou sa lanmou fè mwen *
Ou ké di sa pa vré
Sé lè i ké an fondok tchè’w, sé la ou ké kwè mwen
Lanmou a paka machandé’w
Ou pépa fè ayin kont li
Ou pépa di ayin non pli
Lanmou a sé an sakré maladi
ki palé djéri…

(Si je devais te raconter tout le mal que l’amour m’a fait, tu ne me croierais pas. Ce n’est que lorsqu’il sera dans ton propre coeur que tu verras qu’il ne marchande pas, là tu me croiras. On est impuissant, on ne sait que dire, c’est comme une maladie qui ne guérit pas…)

Et voilà que je me trouvais en présence d’un homme, d’un martiniquais, se disant prêt à assumer deux foyers, deux femmes, mais une seule famille, et il insista beaucoup sur ce point. Cela faisait partie des pouvoirs qu’il voulait exercer sur sa vie, de choisir de vivre à la manière de ses ancêtres qui étaient polygames pour des raisons auxquelles il croyait. Lui-même, n’acceptant pas la vie et les lois de l’occident qui avait réduit ses ancêtres en esclavage, il revendiquait le droit à la polygamie et il en avait très solennellement informé Célia.

Ha, ça intrigue, hein, tout ça ? Comment une fille comme moi, élevée à l’occidentale dans l’attente du prince charmant sur son beau cheval blanc, pouvais-je envisager de partager mon homme avec une autre femme ? Et comment allait-elle, prendre l’affaire ? Etait-elle prête, comme il semblait le croire ?
– C’est sur que ce sera difficile pour elle, m’assura-t-il, mais nous nous aimons, elle me connaît, nous avons déjà fait un tel chemin ensemble, qu’elle va me comprendre, et je vais la convaincre que nous pouvons continuer d’être heureux tout en me permettant de vivre ce que je pense devrait être ma vie d’africain revenant aux valeurs de ses ancêtres.

C’est à peu près ce que je compris. Je savais Célia tellement intelligente. Je ne savais pas ce qu’elle en pensait, mais me promis d’en parler avec elle, avec cette liberté que notre amitié nous accordait.
– Bon, ben, parle à Célia, demande lui si elle accepte l’idée que je puisse être cette co-épouse que tu veux prendre ? Et si elle est d’accord avec le principe, à ce moment là, on verra, hein ?
Il aima la réponse, le fit savoir d’un sourire et me prit la main pour me refaire traverser le lit du ruisseau fait de boue glissante et de cailloux tranchants. Un pas, deux, trois, quatre pas et paf, me voilà qui glisse.
Tak, le voila qui me rattrape et là, mes amis, ça s’est fait comme au cinéma, au ralenti et là, alors là, je suis absolument certaine que les oiseaux chantaient tandis que nous nous donnions pour de vrai ce baiser que nous avions virtuellement échangé deux ans plus tôt, sur le petit chemin, dans le petit jardin baigné par la lumière des étoiles…

Combien de temps dura ce baiser ? Je l’ignore. Mais il m’en souvient encore. Ben voila, nous étions amoureux, c’est sûr. Alors maintenant, comment on allait faire pour se mettre debout devant notre société judéo très chrétienne et lui imposer cette idée de la famille et du bonheur ? Ayayaaaaaye !!! Rien que d’y penser, dans ma tête, les ennuis commençaient.

Et ils allaient prendre immédiatement une tournure dramatique puisque ta fameuse tante Anzette qui me vit au moment où je partais, ne fit ni une ni deux quand elle eut Célia au téléphone le jour même, que de lui dire qu’elle nous avait vus. Je l’imagine parfaitement lui susurrant, d’un air assuré de bien (mal ?) faire : « Tu devrais surveiller tes affaires… » selon la formule consacrée.

Elle signait ainsi le prélude au drame de Célia qui en perdrait le moral ; quand à moi j’en perdrais le sommeil. Seku lui allait perdre toutes ses illusions. Comment ? C’est ce que vous saurez en retrouvant vendredi prochain, la suite du Roman de la Caravane. C’est là que l’on va voir comment lanmou est kuel messieurs-dames. Rendez vous pour des confidences à Chère Epice, dans les hauteurs du Robert où mon amour éclot.

Mim, ma fi : Hé, ma fille !
Anoli : lézard vert des Antilles

LE ROMAN DE LA CARAVANE
Préface : Et si on écrivait le roman de la Caravane ?
Châpitre 1 : Toi, Adam, moi Eve.

(Image dans son contexte original, sur la page
www.productionmyarts.com/…/klimt-baiser-fr.htm
.)

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BONUS

Gertrude Seinin par Imaniyé
LANMOU KRUEL par GERTRUDE SEININ
Ecouter un extrait de la version originale sortie en 1997
Gertrude Seinin
Ecouter un extrait et acheter l’album
Album « An ti moman selman »

Orlane, par Imaniyé
LANMOU KRUEL par ORLANE

* Ces paroles précises ont été rajoutées par moi spécialement pour Orlane.
Orlane
Télécharger le morceau « Lanmou kruel » par Orlane
Album « Dans la lumière », N° 9

5 comments on “Le roman de la Caravane/chapitre 2 : Lanmou Kruel”

  1. imaniye dit :

    Merci sista !
    Moi aussi, j’ai visité le tien, et je le trouve vraiment super sympa. J’aime bien la Guadeloupe de ton regard…
    A bientôt sur l’un de nos sites ?
    Imaniyé

  2. Geiko dit :

    En m’inscrivant au concours de blog, j’ai noté l’adresse du tien… Et vraiment, j’ai hâte de connaître la suite de ce « Lanmou kruèl ».. C’est trés bien écrit!

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