Le roman de la Caravane/chapitre 3 : Les charbons ardents

PROBLÈME D’UNE FEMME , PROBLÈME DE TOUTES LES FEMMES !

Grâce à la commission de tante je ne sais plus qui se terminant en « ette », notre histoire démarrait sur les chapeaux de roues et les charbons ardents !
Je tentai d’être à la hauteur. Mais je ne pus éviter de faire souffrir Célia.
Mi pwoblem, mim !

Problème de femme
Que celle qui n’a jamais pêché, etc, etc.

Ce fameux jour où je suis allée entendre ce que Seku Mâga avait à me dire, et où nous échangeâmes notre premier baiser, il m’invita à manger un petit carreau de fuit à pain qu’il venait de cueillir et qui serait si délicieux avec une pointe d’huile, accompagné d’un avocat qui avait l’air d’une femme enceinte dans une robe rouge. Promesse d’onctuosité.
Je me dis quelque fois que si je n’étais pas restée pour croquer le fuit à pain, je n’aurai pas succombé à la tentation… Mais voilà, je suis restée, le fruit à pain était le meilleur que j’avais mangé de ma vie, l’avocat était au top de la top, quant au petit piment rouge qui l’a accompagné, pa mêm palé… Le tout arrosé d’une conversation qui ne va pas cesser de m’envoûter pendant la prochaine décennie. J’ai pas compris sur le moment, mais vous peut-être vous comprendrez peut être que je sois restée. Je n’ai, tout simplement, pas pu partir. Je ne suis partie que le lendemain. Tête basse comme à l’arrivée, mais pas pour les mêmes raisons.
Je n’ai pas parlé à Célia de cette initiative d’écrire notre histoire commune. C’est pour cela que je passerai sous silence ici la plus grande partie de ce qui s’est passé entre le moment où Seku lui a confirmé notre liaison et celui de retrouvailles qui restent l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. Parce que Célia n’a pas du tout apprécié mon attitude, ce que j’ai parfaitement compris et admis et géré. De plus, elle refusait systématiquement l’idée d’une union polygamique entre nous.
Jamais au grand jamais, je ne lui en voulus. Je me faisais fort, le moment venu, de lui parler et de la convaincre, car je me voyais parfaitement m’appliquant à être une co-épouse parfaite. J’aurai tout fait pour. Et cela commençait par l’aimer, la comprendre, attendre que sa colère ne s’apaise et que son esprit, dont j’avais toujours apprécié la qualité, ne reprenne le dessus dans notre relation.
Mon dieu, qu’est ce que j’ai prié ! Célia avait une attitude parfaite, faite de dignité et de discrétion. Je ne l’en appréciai que plus, et me jurai de regagner son amitié, sur le moment compromise. Sur le moment, la prière me fut d’un secours précieux, non seulement pour qu’elle me pardonne, mais aussi pour que j’arrive à me pardonner moi-même d’être à l’origine d’une telle souffrance. « Je ne serai jamais heureuse tant que Célia souffrira et sans qu’elle ne m’ait pardonnée » avais-je l’habitude de dire à Séku.
Nous ne nous revîmes pas pendant plus d’un an, prenant même un soin extrême à ne pas nous rencontrer dans les endroits communs que nous fréquentions en tant qu’artistes. Je me contentais de penser à elle, de prier pour elle, et d’attendre que le jour vienne où nous pourrons tout nous dire en face l’une de l’autre. Sans fards, et sans armes.
De même que ma rencontre avec Seku m’a fait penser à « Lanmou Kruel », Tous les évènements qui en découlèrent immédiatement me ramènent à une autre composition « Problem fanm », voici pourquoi…

LA BIGUINE DE L’AN 2000

Quelques années auparavant, la chanteuse Céline Flériag m’avait fait l’honneur de me demander de lui composer une chanson. Elle voulait une chanson de moi, et elle aurait été ravie si j’acceptais de travailler sur ce thème qui lui tenait à cœur : « Problèm an fanm, sé problem tout fanm… ». Je lui répondis qu’il me fallait réfléchir, car je ne composais que sur inspiration et surtout pas sur commande. Donc je n’étais pas sure du tout que j’allais pouvoir répondre à son vœu. Mais je promis d’y penser. Pendant deux ans, rien ne se passa. Et puis un jour, comme ça, je pianote… et les accords s’enchainent… et les mots se posent, que dis-je ! s’imposent dessus, comme s’ils avaient toujours cheminé ensemble…

« Je te regarde, et je lis la haine au fond de tes yeux
Tu me regardes et me dis que tu me tueras si tu peux
Même si je m’en fout pas mal
Ton regard me fait mal
Tu sais bien comme moi

Que le cœur ne se commande pas…

Waaww ! Pas mal pensai-je. Quand c’est pas mal, je le sais, je le sens. C’est un émerveillement qui m’étreint lorsque je vois le texte se lever et devenir une histoire. Une histoire bien racontée, qui emmène celui qui l’écoute dans un univers que j’ai choisi. Enfin « Je », faut voir ! Je n’ai pas voulu ni cherché à écrire ou composer sur ce thème. Mais voilà, c’était là, posé et imposé, et bien debout, devenant une histoire où m’apparut alors un cortège de sentiments très éprouvants… Allais-je m’arrêter ? Comment m’arrêter… C’était impossible, la suite, impétueuse et pressée, déjà s’imposait…

Je te regarde et je vois ta peine et me dis, « Mon dieu
Pour être heureux, pourquoi faut-il rendre quelqu’un malheureux ? »
Même si tu t’en fout pas mal
Ta douleur me fait mal
C’est que j’ai comme toi
Un cœur qui bat…

Je fais face au thème, le saisis à bras le corps, le ressent, très fort. J’imagine sans peine le décor, la musique, l’ambiance quasi spirituelle du sujet. Ah, l’inspiration… c’est quelque chose, quand même ! Et ça continue, nouvelle suite d’accords et les mots s’y collent aussi :

Je pense à toi
Je prie pour toi
Et je sais qu’en retour
Peut être un jour
Tu comprendras
Pardonneras
C’est l’amour
Qui triomphe comme toujours…

Et c’est à ce moment là que, comme un éclair, me revient la petite phrase de Céline Flériag, entendue deux ans plus tôt :

Problem an fanm, sé problèm tout fanm !

Et, tout naturellement, l’histoire continue et finit en un refrain :

Soufrans an fanm, sé soufrans tout fanm
plézi an fanm, sé plézi tout fanm
Nou tout pou konpran nou… »

Le problème d’une femme est le problème de toutes les femmes, c’est ce que dit ce dicton martiniquais qui hantait Céline. J’ai pensé que de même, la souffrance d’une femme est celle de toutes les femmes, le désir d’une femme, le plaisir d’une femme, sa force, sa faiblesse, sa souffrance sont les mêmes que celles de toutes les autres femmes… Nous devons nous comprendre…
Quelques heures plus tard, la chanson était finie. Transportée par cet extraordinaire état d’extase dans laquelle l’inspiration me met comme à son habitude, j’appelai Céline pour la lui faire entendre. Rendez vous fut pris et, ce qui fut pour moi le plus beau compliment, elle a pleuré en la découvrant. J’aimais ça, ça m’a plu cette sensibilité si proche de la mienne, capable de vibrer à ce point et de ressentir aussi fort ce qui venait de ma propre âme. Quel délice, cette communion sur une oeuvre, sur ce quelque chose qui met nos âmes d’accord. Ces larmes m’ont promis qu’elle l’interprèterait à merveille. Ce qu’elle fit en l’enregistrant deux ans plus tard, sans que je ne puisse jamais l’entendre entre temps. En fait, je l’ai découverte en même temps que le public, à la radio ! Ben oui, ça m’a attristé, pourquoi le cacher ? C’était mon bébé et j’avais tellement envie d’avoir de ses nouvelles avant… Mais Céline préférait concocter son bébé à elle dans le secret… C’était aussi son droit. Je n’avais plus qu’à attendre et bien que privée de la meilleure part de la relation compositeur/interprète telle que je le décris avec Gertrude par exemple, je ne fus pas surprise par le bel album qui finit par sortir. Il fut salué par le public et la critique et cette chanson, « Problèm fanm » se retrouva sélectionnée aux prix Sacem de l’an 2000, dans la catégorie « Meilleure biguine de l’année ».
« Problem fanm » fut élue par l’ensemble des auteurs et compositeurs. La nuit de la proclamation des résultats, je fus très émue et très honorée de recevoir ce « Prix Sacem de la meilleure biguine de l’an 2000 » des mains de Loulou Boislaville, chantre du Patrimoine dont je savais les compliments sincères, lui qui avait signé des chansons immortelles et patrimoniales.

On t’a dit, on te dit, on te dira tout ce qu’on veut
Mais c’est moi-même qui te dirai tout quand on sera toutes les deux
Quand le temps aura agi
Et qu’il aura guéri
La blessure que je vois
Au fond de toi
Je pense à toi
Je prie pour toi…

C’est ainsi que se termine cette chanson dont voila la petite histoire. Ce qu’elle raconte à présent ? Et bien voila que je me trouvais en plein dedans presque 4 à 5 ans plus tard. Certaines de mes chansons sont auto biographiques et relèvent d’histoires que j’ai vécues, consciemment ou inconsciemment. Mais j’ignorais totalement que je pouvais écrire une chanson prémonitoire, que je vivrai avec autant d’intensité. Dans le drame, en le ré-écoutant, je vis pourquoi le l’avais écrit. C’était pour ce moment là que j’étais en train de vivre et durant lequel une femme, une sœur, une amie, pleurait par ma faute. Je ne sais pas si Célia connaît cette chanson, mais puisque j’en ai l’occasion, je peux dire que je la lui ai souvent dédiée dans mon cœur.
Notre froid dura, dura… un an, peut être un peu plus. Durant tout ce temps là, je ne fus pas heureuse. Non, je mens. Disons plutôt que durant tout ce temps là, chaque fois que je prenais conscience que j’étais heureuse, se dressait entre moi et la satisfaction de jouir de mon bonheur l’image d’une Célia blessée, pleurant sans doute, me maudissant certainement. De fait, j’y pensais tout le temps… Et puis un jour, j’en eu assez. Il fallait que je la vois, face à face, qu’on se parle ! Cela avait assez duré. Je décrochais mon téléphone et fis son numéro.
– Allo Célia, c’est moi, Imaniyé, il faut qu’on parle. Le temps est venu, tu ne crois pas ?
– Je crois aussi, me répondit-elle.
– On se voit tel jour, à telle heure ?
– D’accord, rendez vous à tel endroit…
– Merci, au revoir
– Au revoir…
Je raccrochai. Le plus dur était à venir.

Ce sera ici même, la semaine prochaine, pro-mis !

(* Mi pwoblem mim : Quel problème ! Pa mêm palé : N’en parlons même pas...)

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LE ROMAN DE LA CARAVANE

Chapitre 1 : Toi Adam, moi Eve…
Chapitre 2 : Lanmou kruel

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B O N U S

CELINE FLERIAG

Céline Flériag

Où trouver « Problem fanm » ? Sur l’album de Céline Flériag « De sucre et de vanille »

Photo de l’article dans son contexte original :
www.archives.gov.on.ca/…/big_41_postcard.htm
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