Le Roman de la Caravane/chapitre 4 : La femme de mon mari

JALOUZIA

Seku a pris mon cœur… Nous avons brisé celui de Célia…
On ne pouvait en rester là ! Il fallait bien qu’un jour, entre la sista et moi,
sonne l’heure de vérité.
Un jour, enfin, nous nous retrouvâmes face à face ! Séquence émotion…

Deux soeurs
« Deux soeurs » de Vonette Cadet

Ne me demandez pas quel temps il faisait ce jour là, je ne me souviens de rien. Tout ce que je revois, c’est elle, debout bien droite en face de moi, me regardant dans les yeux ! Et moi, les yeux écarquillés sans doute, car parfaitement stupéfaite qu’elle fut petite, tellement petite ?! En fait, elle l’avait toujours été, mais j’avais vraiment oublié qu’elle fut si menue… Sans doute parce qu’elle avait été si grande dans cette histoire… Ma surprise s’exprima par une de ces conneries qui sortent toute seules sans qu’on leur ai rien demandé et que l’on regrette immédiatement après les avoir sorties :
Tu as maigri…
Ben tiens, tu m’étonnes ! Tu n’aurais pas maigri toi ? répondit-elle.
Aïe… Nous étions entrées de plein fouet dans le vif du sujet…

Ainsi, nous étions au rendez-vous, elle et moi, assises face à face dans le salon de thé. Et nous étions visiblement aussi émues l’une que l’autre. Laquelle des deux commença ? Peut être que ce fut moi, j’avais tellement de choses à lui dire. Et puis c’était moi qui lui devais une explication… Et d’abord comment tout ça s’était passé. Non. Tout d’abord, il fallait que je lui dise « Pardon ». Avant toute chose, j’ai du commencer par lui dire à quel point je regrettais le vilain rôle que j’avais eu dans ce qui fut pour elle un véritable drame. Elle m’écouta et écouta encore… Oui, je lui dis tout. Depuis ma demande le soir du concert de Pointe-à-Pitre, ce dont elle se souvenait très bien… jusqu’à ce jour où Seku et moi vivions ensemble, en passant par ce moment délicat où un fruit à pain décida de mon sort…
Je n’aurais pas du rester à ce moment là… Tu vois, je serais partie à ce moment là que rien de tout cela ne serait arrivé. Tout aurait été tout autrement.
Oui, mais seulement j’étais restée. Et je tenais à ce qu’elle comprenne tout ce que j’avais traversé, et je ne lui cachai rien de mes sentiments, de ma situation, des circonstances, de mes fautes, de mon pêché et elle écouta et écouta encore.
Elle devait comprendre. Je me rendais très bien compte que ça lui soit difficile. Après tout, durant toute cette année, elle avait été terriblement malheureuse, en partie par ma faute. Alors elle parla à son tour et se confia comme je l’avais fait…
Et je la retrouvai, ou plutôt nous nous retrouvâmes si bien ensemble, comme nous l’avions toujours été et s’il me revient une phrase de Célia de notre conversation de ce jour, c’est :
De toutes façons, je t’ai toujours aimée. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a toujours eu ce truc entre nous.
Ce fameux truc qui me fit penser que je pouvais être une fabuleuse co-épouse pour elle ! Je le lui dis.
Je souhaite de tout cœur que tu prennes ta place de première épouse. Je pense que cela va être difficile pour toi, mais je suis absolument certaine que nous pouvons réussir quelque chose de fabuleux ensemble. Prends le temps qu’il te faut, ta place est là, et elle le restera jusqu’à ce que je sois convaincue que tu n’en veux pas. Donne nous une chance… Viens…
Non.

Ce fut non et toujours non, du début à la fin, car Dieu seul sait que j’ai insisté, et ce, durant des mois. Mais Célia refusa l’idée que nous puissions former une famille. Elle le fit toujours avec élégance. En nous quittant ce jour là, nous laissions dans notre longue discussion tout ce qui nous séparait et scellions un nouveau pacte d’amitié qui ne s’est depuis jamais démenti. Célia, en effet, ne cessa de nous soutenir de toutes les manières possibles, et elle n’hésita jamais depuis ce jour là à mettre son cœur, son savoir faire, son travail, ses moyens et surtout sa belle voix au service des actions que nous eûmes à mener avant notre départ de la Martinique.
Voilà la femme superbe dont j’aurai pu partager la vie et le mari. Et je regrette jusqu’à aujourd’hui qu’elle ne m’ait pas donné la chance de lui montrer ce qu’être sœurs peut vouloir dire dans ces cas là. Nous avions tout pour nous entendre, artistes musiciennes toutes les deux, intellectuelles toutes les deux, toutes deux férues de lecture et passionnées par la cause… amoureuses toutes les deux d’un homme que nous ne serions pas trop de deux pour aimer et accompagner. Je vous jure…

Quoi, choqué ? Je ne vois pas par quoi. La polygamie est un système de société aussi honorable qu’un autre. Le fait qu’il existe des problèmes dans les mariages qu’ils soient polygamiques ou monogamiques ne signifie pas que ce soit le système qui ne soit pas bon. A notre âge, avec notre niveau, notre personnalité, notre expérience de la vie, il m’était impossible de penser que Célia et moi ne serions pas parvenues à nous concocter une vie de famille des plus agréables. Ahhhh, j’aurai été aux petits soins pour elle. Parce que je l’aimais sincèrement et que j’aurai tout fait pour contribuer à son bonheur, sachant que je pouvais être une source de souffrance pour elle. J’aurai fait hyper gaffe, Je l’aurai gâtée, chouchoutée, bichonnée…
Ah, sista, tu ne sais pas ce que tu as perdu ! Avec Célia, je voyais la polygamie à la manière de celle qui se pratique dans la communauté des Hébreux Noirs, installés en Israël à l’initiative de Ben Ammi Carter depuis des décennies. Mon amie Joby Valente, qui était une des rares femmes avec qui je pouvais aborder le sujet sans m’attirer la foudre, les fréquentait, et elle m’avait raconté comment ces femmes étaient organisées, solidaires, comment le fait de pouvoir compter les unes sur les autres leur permettait de se réaliser complètement en dehors de leur ménage. Certaines mènent des carrières artistiques à l’étranger tandis que leurs enfants sont en sécurité avec leurs autres mamans. Moi, je trouve ça génial ! Si on s’apprécie, qu’on se respecte, qu’on accepte de mettre certaines choses en commun, si on s’aide, qu’on se soutient, qu’on affronte le quotidien ensemble, mais bon dieu, pourquoi ne pourrions nous pas aimer le même homme ?

Zafè Jaluzi a*

Pourquoi ? Ben la jalousie, pardi !… Tout ça est dedans, comme dirait mon frère Philippe, pour dire qu’il ne faut pas négliger cet aspect dans l’histoire. Et c’est vrai que pour partager un homme, il faut avoir dompté le démon de la jalousie, l’un des plus féroces pour torturer l’âme humaine… Et nous voilà repartis pour une chanson. Hé oui, j’en ai écrit pas mal et toutes les circonstances de la vie m’ont inspirées. Celle d’aujourd’hui m’est venue en pensant à une de mes amies que la jalousie rend littéralement folle. En effet, elle devient in-con-tro-la-ble dès qu’elle soupçonne son doudou de la tromper ou de vouloir le faire, ou d’imaginer pouvoir le faire. Et la voilà perdant la tête, qui se met à fouiller les affaires du gars de fond en comble, à le suivre, à lire son courrier, à envoyer des fleurs de couleur violette à la fille qu’elle pense être sa rivale… Un truc de malade quoi ! Et attendez, j’en connais une autre, qui a risqué son poste à l’éducation nationale en fonçant carrément sur la voiture de son gars qui avait eu le malheur d’accepter de prendre une collègue à son bord pour la déposer chez elle après le travail. J’ai trouvé cela tellement triste, qu’on puisse à ce point perdre le contrôle et ce faisant, sa dignité… Cette chanson m’est venue, qui figure sur mon album « Libre ». Et comme vous êtes sympas, je vous en offre ici les paroles…

Jaluzia

J’ai peur dès la tombée du jour
Lorsque tu n’es pas là
Je prie très fort pour ton retour
Reviens moi, mon amour…
Seule dans le noir, comme je m’ennuie
Les ombres me jouent des tours
Elles projettent aux murs de ma nuit
Des tragi-comédies

Tous les vieux rêves
Reviennent réveiller
Ma jalousie
D’un peu de fièvre,
Me voilà consumée
De jalousie

Et le film s’enchaine
Je devine sans peine
Qu’une fille a bien pu
Te croiser dans la rue
Et se dire devant
Ce que moi, j’aime tant :
« Pourquoi pas lui ? »
Tu n’as pu résister
Et tu l’as emmenée
Dans un de ces endroits
ou nous allons parfois
et en ce moment même
tu lui dis des ‘Je t’aime’
tu me trahis…

Et moi toute seule abandonnée,
Dans ce vent de folie
Je vais devenir folle à lier
Folle de jalousie…

Ah ça, baby, c’est évident que pour entrer dans un timing comme celui là, sûr qu’il ne faut pas être jalouse. Et la jalousie se combat. On peut difficilement s’empêcher d’en ressentir la morsure, quand on voit celui qu’on aime, apparemment très heureux dans les bras d’une autre. Il y a quelque chose qui vous mord en dedans, et bien c’est ça, la jalousie. Mais que faut-il en faire ? Le laisser nous bouffer et nous pourrir la vie ? Pas pour moi. Et c’est là que l’intelligence, me semble-t-il, intervient. L’intelligence et la générosité qui veut que l’on arrive à se réjouir du bonheur de sa rivale.
J’ai toujours pensé que pour réussir cela, il fallait que les deux femmes soient intelligentes et généreuses. Ce sont deux qualités essentielles pour parvenir à cette harmonie que je recherche et que je préconise. Personnellement, j’aurai souhaité aimer ma co-épouse et être aimée d’elle. C’est cet amour qu’il y avait entre Célia et moi qui me permettait de croire qu’ensemble, tout était possible. Ce serait l’idéal, plus besoin de se forcer et de faire des efforts. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Selon mes amies les plus proches, je rêve de croire que je pourrais un jour vivre cela. Je finis par les croire. Mais je continue de dire que si je dois me marier une nouvelle fois, je souhaite que ce soit de nouveau avec un polygame. Mais je ne vais pas demander à ses autres épouses de m’aimer si elles ne le souhaitent pas. Il faudra juste apprendre à vivre sans certains rêves, c’est tout.

Toi, je te vois venir
Je t’entends me mentir
Et j’aime autant te dire
Que je préfère mourir
S’il faut que j’t’partage
Je n’ai que haine, que rage
Que jalousie

Je t’attends de pied ferme
Il faudra mettre un terme
A cette love-affair
Qui me met en colère
Qui me gâche la vie
Qui m’a toute remplie
De Jalousie

Et moi toute seule, abandonnée
Dans ce vent de folie
Je vais devenir folle à lier
Folle de jalousie…

Ah, Célia, ma chérie ! Nous fûmes bien incomprises. Ceux qui t’ont vu souffrir ne comprennent toujours pas comment nous pouvons être aussi amies aujourd’hui. Une fois, pour me faire du mal, une de nos « amies » communes, de celles qui sont amies jusqu’à ce que la vie ne leur demande des preuves, cette amie donc m’a sortie :
– Souviens toi de Célia !
Elle justifiait ainsi sa trahison. C’est drôle, elle n’est plus mon amie, et elle n’est plus la tienne non plus, comme quoi, nous avons vraiment beaucoup de goûts mais aussi de dégoûts en commun. Tu avais compris bien avant moi qu’elle n’en valait pas la peine, et tu l’avais chassée du cercle de tes amis… où tu m’avais gardée ! J’ai mis plus de temps que toi à comprendre la vraie nature de cette fausse amie, mais je le compris en un éclair à partir de cette seule phrase.
– Souviens toi de Célia !
Quelle méchanceté, et quelle bêtise ! Elle ne savait pas que je t’avais vue quelques semaines plus tôt, alors que j’étais venue en Martinique en mission pour la Caravane. Elle ne savait pas que nous nous étions vues, que nous avons travaillé ensemble, que tu as fait un reportage sur moi pour la télé pour laquelle Célia travaillait alors, et que, ce jour là, tu m’as fait un plaisir immense en me disant :
– Je t’aime Imaniyé.
Tu as voulu m’offrir ce cabochon ma-gni-fi-que devant lequel j’avais capoté et tes mains, déjà, défaisaient la chaîne qui le retenait à ton cou. Un geste et je t’intimai l’ordre d’arrêter. Non, ce bijou n’était beau pour moi que sur toi. C’est à ce moment là que tu m’as dit ces mots si tendres qui me font encore regretter ton choix.
– Je t’aime Imaniyé, tu le sais bien.
Oui, Célia, je le sais, et je sais que tu sais que je t’aime aussi.
Cela, seul les esprits sains peuvent le comprendre.

Quand à vous, vous voudrez bien comprendre qu’après de telles émotions, j’ai besoin de souffler… Alors, à vendredi prochain ? Maintenant que le principal problème est résolu, on va pouvoir commencer à filer le parfait amour…Vos violons sont accordés, j’espère !

LE ROMAN DE LA CARAVANE

Lire les châpitres précédents

Chapitre 1 : Toi Adam, moi Eve…
Chapitre 2 : Lanmou kruel

Chapitre 3 : Les charbons ardents

Image dans son contexte original, sur la page vonettart.com/selections.html.