Le roman de la Caravane/chapitre 6 : L’Afrique, cette inconnue…

Antillais contre Africains
« Comment fabriquer des Frères-ennemis »

Ainsi donc, mesdames et messieurs, un homme et une femme vivaient heureux.
Préoccupés par la préparation d’un avenir assurément plein de surprises,
mais contents d’être ensemble pour le rêver et surtout… le faire :
S’ouvrir à l’Afrique, cette terrifiante inconnue…

Africains du Sénégal
l’Afrique, le bout du monde à… 4 heures d’avion de la Martinique !
Sauvagerie, sorcellerie, guerres tribales… Vue de si loin, quelle horreur !

Car pas question de rester là à rêver d’un Retour que nous trouverions toutes sortes de raisons de ne pas faire… Tout était difficile dans le projet. Mais rien ne devait être un obstacle insurmontable. Oui, il fallait quitter ce pays qu’on aime, notre Martinique que nous ne pouvions que porter dans nos cœurs. Mais nous devions aussi reconnaître que notre belle île a écrit son histoire dans le sang des peuples autochtones qui vivaient là avant leur « découverte » et la colonisation qui s’en suivit. Cette terre amérindienne, nous l’aimerions tant qu’elle nous empêcherait d’aller voir la Terre Mère, que j’écris avec majuscules pour appuyer le sentiment de filiation que j’ai cultivé durant 5 ans, pour me préparer à la vivre.

L’école française aux Antilles, un voleurs d’âmes ?

Car comment, lorsque l’on vit aux Antilles, connaître et aimer l’Afrique ? C’est impossible. Car que sait-on de l’Afrique en fait, qu’apprend-t-on d’elle lorsque l’on naît, grandit et évolue dans une île où tout a été préparé pour maintenir dans l’ignorance de nos origines ? Je vais essayer de faire court. Pardon d’avance pour les propos abruptes qui pourront choquer les âmes sensible.

 

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Quand j’étais une petite fille, l’Afrique était pour moi ce pays, là-bas, (je pensais même pas que c’était un continent, et même encore aujourd’hui, beaucoup d’Antillais considèrent l’Afrique comme UN pays !) ce pays donc, au bout du bout du monde où de sauvages noirs, nus comme des vers, sont tout le temps en train de se battre, où ils vivent dans des arbres et des forêts pleines de bêtes féroces, où ils se mangent même entre eux tellement ils ne sont pas civilisés. Et dès que l’on put, on m’apprit que j’avais beaucoup de chance d’être civilisée, moi. Rien à voir avec ces sauvages… Je n’étais donc nullement intéressée par ce lieu de perdition de l’âme et de sorcellerie. Moi, mon âme était une « âme humaine, une âme française »… C’était le but de ceux qui, dans les années 70, écrivirent cette maxime sur la couverture des carnets scolaires des petits écoliers des Antilles.

« Ecole de mon pays
Chemin de vérité
Fais que mon âme,
Encore plus débile que le corps qui l’enveloppe
Devienne une âme humaine
Devienne une âme française
».

Il ne manquait que le mot « Amen ». Et des inspecteurs, des fonctionnaires de l’éducation nationale, des chefs d’établissements, des enseignants, des parents d’élèves ont eu en main ce carnet, l’ont utilisé, annoté, signé… sans protester. Voila l’une des façons dont on s’est servi pour prendre plus que la tête de milliers de petites nègres, pour leur prendre carrément leur âme. Cette âme débile, d’où leur venait-elle, sinon de cette maudite Afrique ? Et vous voudriez qu’on puisse avoir envie de connaître et de fréquenter cette sorcière ?

Aimer l’Afrique quand on est des Antilles ?
Oui, mais… comment aimer ce qu’on ne connait pas ?

Voilà l’origine du malentendu qu’il y a toujours eu entre étudiants Africains et Antillais lorsqu’ils se rencontrèrent sur la scène universitaire, notamment à Paris. Que de malentendus ! Que de mépris des Antillais, à la « peau sauvée », eux, même s’ils étaient noirs comme hier soir ! Quelle incompréhension et quelle rencontre impossible, les uns plus blancs que les blancs, plus français que les français, brodant la langue, s’habillant à la dernière mode de Paris, la référence… Ces autres noirs, ces Africain si affreusement foncés, avec leurs roulements de langue et leur accent qui ne serait jamais parisien quoi qu’ils fassent, leurs tenues folkloriques, leurs langues incompréhensibles… Que de silence et de distances entre ces noirs cousins, qui se rencontraient et se côtoyaient pour la première fois ! Comment pouvaient-ils s’entendre, se comprendre, fraterniser vraiment, s’aimer… Césaire et Senghor apparaissent dès lors comme l’exception qui confirme la règle. De cette amitié allait naître mon intérêt pour l’Afrique.

C’était l’année où Césaire a reçu son ami Senghor en grandes pompes, chez lui, à Fort-de-France. A mes yeux d’adolescente, Senghor arrive comme un roi et sa cour, dont une troupe de danse que je n’oublierai jamais. J’étais trop jeune pour participer vraiment aux évènements, mais j’ai tellement insisté pour aller voir le gala que ma mère céda et nous y emmena tous.

 

Cesaire reçoit Senghor
Césaire reçoit Senghor, sous le regard de la France, en la personne de son préfêt

Et là…la claque ! Je fus littéralement éblouie par tout ce que voyais, que j’entendais, que je percevais, que je recevais pour la première fois de ma vie. Je fus étourdie par la kora et le balafon, par le djembé et toutes ces calebasses que je n’aurai jamais soupçonné qu’elles puissent être si grosses et si mélodieuses… Eblouie par les costumes et les gens qui étaient dedans, ces Africains que je voyais si somptueusement vêtus, que je découvrais si beaux et surtout, surtout, tellement généreux sur cette scène qu’ils ont habité avec une rare intensité ce soir là.

Je suis sure que des Sénégalais qui étaient présents soit sur la scène, soit dans la salle, s’en souviennent encore. Moi, je n’allais jamais l’oublier. Ainsi l’Afrique avait des couleurs, des sons plus cristallins que ceux de mon piano sur lequel j’apprenais les « Classiques favoris », guidée par une professeur pour qui l’Afrique était l’antichambre de l’enfer et qui ne voulait absolument pas que nous nous amusions à essayer de jouer une biguine ou bien une mazurka traditionnelles…

Ce soir là, sous le grand carbet du Parc Floral, l’Afrique me pénétra par tous mes pores et pour toujours. Il fallait que je la connaisse mieux qu’à travers la voix de Myriam Makeba dont maman et ma sœur grand sœur Monique nous gratifiaient à la maison. Mais rien dans mes livres d’école. Peu de choses dans les dictionnaires. Restaient les encyclopédie et je me jetai sur « Tout l’Univers » dont je dévorais tout ce que je trouvai sur l’Afrique. Les dessins et les photos me faisaient rêver. Un jour j’irai en Afrique, me disais-je. Pas tout de suite, parce qu’avant ça, il fallait que je m’applique à devenir une ‘âme humaine’, une âme française. C’est donc vers la France que je me tournai en premier, lorsque le moment venu, je dus choisir ma voie.

L’Afrique, j’allais la découvrir un peu par hasard, lorsque invitée par ma soeur Régine Féline qui y vivait en famille, je me rendis au Gabon où je séjournai deux ans. Bien que je traversai le pays d’un bout à l’autre, j’ai eu pour lui les yeux de l’occidentale que j’étais alors et ne vis, outre le paysage qui me subjugua, qu’un exotisme. Je baignais dans une atmosphère très protégée et communiquai assez peu avec les gens en dehors de mes activités. Je trouvai même les Gabonais un peu hostiles à la « blanche » que j’étais à leurs yeux, ce qui me choqua profondément mais je m’en défendis mollement… Comme j’ai changé ! Qu’un Africain d’Afrique vienne me dire aujourd’hui que je suis un étrangère sur ce sol et il passera assurément un quart d’heure mémorable. Aujourd’hui, je regrette de n’avoir pas mieux regardé, senti, compris, aimé et honoré le Gabon que j’aimerai revoir et revivre avec mes yeux d’Afro-caribéenne consciente. J’irai voir Akédengué… Découvrirai le bwiti… J’essaierai de comprendre les fangs… Je défendrai la forêt que l’on pille… Enfin, un jour peut-être.

Rentrée du Gabon « chez moi » en Martinique, la vie reprit son cours… Après, vous connaissez la vie comment elle est ? On commence à travailler et on fait son nid. On s’endette, on se fait du souci. Un jour on se retrouve coincé par les obligations, le travail, la survie. Comment dès lors envisager d’aller voir ce qui se passe là-bas, si loin, au bout du bout du monde dont je ne soupçonnais même pas qu’il ne fut qu’à quatre petites heures de vol, quand Paris est à 8 heures ? Mais heureusement, les livres sont là, et vont bousculer toutes mes idées reçues.

Aimé césaire et Cheikh Anta Diop auront été de ceux qui m’amenèrent à voir l’Afrique autrement. Quand je rencontrai Seku Mâga, je n’en savais pas plus. C’est avec lui que je vais découvrir l’histoire, la philosophie, les peuples, les différentes cultures, les enjeux, l’intérêt, et avoir dans le cœur, le goût de l’Afrique. La seule chose sur laquelle Seku ne s’étendait pas, c’était sur les spiritualités africaines. Lui, il était, tout comme moi, branché à fond sur la Bible à laquelle nous croyions dur comme fer. Et, les pratiques forcément sorcellères de l’Afrique ayant sans doute contribué à son écrasement et à son humiliation, il fallait s’en protéger. En les ignorant ! Alors nous n’avons rien à redouter. Et puis de toutes façons, Jésus nous protégerait de tout, n’est-ce-pas ?

Alors oui, nous allions y retourner, en Afrique. Rien ne nous arrêterait une fois la décision de partir prise. Là maintenant, nous allons passer au stade de la préparation et, après avoir vécu en ville durant 3 ans, nous la quittâmes pour une tente de toile bleue tendue au dessus de bambous plantés sous les bois. Notre maison fragile va nous abriter pendant un an et demi.. Ce n’est pas encore l’Afrique, car la ville est à 3 minutes, et la voiture garée à 50 mètres. Mais Seku tient à ce que la famille fasse l’expérience de conditions de vie extrêmes, au cas ou… Alors on n’a pas d’eau courrante, pas d’électricité, pas de téléphone, aucun confort moderne. Pas de porte, pas de clés. Juste nous, la nature, l’imprévu et notre rêve qui va nous tenir éveillés et fiers face aux doutes et aux moqueries, voire au mépris de notre entourage.

Bienvenue à Zâbele…

Image dans son contexte original, sur la page gangstergentleman.com/…/afrique-moyen-orient/.

Casaire et senghor : contexte original :
http://www.rfo.fr/evenements/aime-cesaire/index-fr.php?page=actu&id=89

2 comments on “Le roman de la Caravane/chapitre 6 : L’Afrique, cette inconnue…”

  1. Laura dit :

    Je reste sur ma faim la Tatie …

  2. Judicaël dit :

    Le nom « Africain » que ton Ame t’as inspiré et revendiqué : Imanyé, veut dire en Fang : « Cela est accompli ». Tu t’es accomplie en retournant à la source de la vie, en Afrique, ce pays mystérieux, inquiétant parfois, mais tellement beau et attirant. Ce pays qui ramène à l’essentiel : la vie de l’homme et l’harmonie de la nature ne sont que l’expression d’une meme chose. Aucun artifice ne peut nous dévoyer de cette vérité.

    Gros bisous à toi Tati !!!

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