RETOUR EN AFRIQUE : Une question d’histoire

Il était une fois, un crime contre l’humanité…

Originaire de l’île de la Martinique, colonisée par la France depuis le 16ème siècle, je suis une descendante de ces millions d’hommes et de femmes qui ont été un jour déportés, diasporatisés, c’est à dire dispersés de par le monde depuis l’Afrique, leur continent d’origine, du fait de la traite négrière transatlantique, cette tragique histoire de domination et de profitation de l’homme sur l’homme, par la terreur, la religion et les armes…

Imaniyé et la Porte du Non Retour de la Maison des Esclaves de Gorée

Me voici à Gorée, les yeux, l’esprit et le coeur tournés vers l’intérieur du Continent, et non vers l’océan qui se fracasse contre les fondements de la « Porte du Non-Retour » de la Maison des Esclaves… Aujourd’hui, je vis Gorée plus comme un centre touristique où on fait commerce de la mémoire. Les candidats au Retour qui devraient logiquement y trouver accueil et refuge ne sont pas pris en compte dans la vie et les projets de la ville.

La Martinique a connu l’esclavage dans toute son horreur et ce, durant des centaines d’années… Tant de souffrance, de sang, de coups de fouets, de cris, de larmes, de malheur, d‘animalisation pure et simple, de désespoir, de deuil, de soumission, et probablement aussi de prière, Cela ne peut pas ne pas avoir creusé des traces profondes dans les abysses de la conscience collective.

Crime contre l’humanité… Reconnus par la loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, ces mots suffiront à résumer ici que les faits qui m’ont fait naître et grandir dans cette merveilleuse île, viennent d’une chose que le monde entier, unanimement, condamne. En principe, on punit même le fait d’émettre le moindre doute sur l’existence de ce crime, après qu’il eut été aussi officiellement et définitivement qualifié. En principe, dis-je, car on est témoin aujourd’hui d’attitudes et de propos ouvertement révisionnistes et le fait que l’enseignement de l’histoire de l’esclavage à l’école soit toujours remis en cause 7 ans après que la loi Taubira oblige l’éducation nationale à le faire, n’est vraiment pas bon signe pour la suite !

Née d’un crime ? Qu’on le veuille ou non, c’est bien hélas ce qui m’est arrivé. Je ne suis pas que cela, certes, heureusement et je ne l’oublie pas ! Mais mon histoire se nourrit autant des cadeaux de la vie que de ses douloureuses épreuves. Des origines aussi tragiques, les plus tragiques qui soient à mes yeux, ne doivent pas empêcher leurs victimes de profiter du bonheur auquel, selon moi, chacun a droit.

Le simple fait de parler de ces origines, de dire qu’elles font souffrir ne signifie absolument pas que je veuille ne plus penser qu’à ça. Au contraire, j’aurai plutôt aujourd’hui tendance à me demander ce que je vais faire tout à l’heure et demain pour contribuer à construire cette part de mon bonheur… sur ma terre ancestrale vers laquelle j’ai choisi de revenir. Définitivement.

Mais il se trouve des moments, comme en ce moment, où je repense à cette histoire et où les larmes me viennent. Et je ne veux pas être empêchée, à ces moments là de dire, « Oui, je suis cela ! Je suis ça aussi ; et même je suis cela d’abord » puisque pour comprendre mon histoire, il faut bien commencer par savoir d’où je viens…

Au départ, le grand départ pour le Voyage Sans Retour…

Si on parle aujourd’hui de Retour, c’est qu’il y a eu un départ. Les conditions de ce départ sont atroces. Pour illustrer cette étape historique dans la création de la Diaspora d’où je viens, voici un épisode de « Racines », le téléfilm tiré du roman éponyme de Alex Halley, qui a fait connaître l’esclavage aux Africains, comme à leurs descendants dispersés un peu partout.

Revoir ici l’épisode de « Racines » du voyage sans retour de Kunta Kinté

Tout ce que montre ce film, je peux sans peine me l’imaginer. Ce fils qui part dans la forêt et qui ne rentrera jamais. L’écrasement de sa mère qui sent qu’elle ne reverra plus son enfant. Sa capture comme un animal, sa vie qui bascule dans l’horreur de la vie animale. Et puis la traversée, dans la merde, le vomi, le sang, le cri du viol des vierges, le désespoir du voyage qu’il ignore être sans retour et ses prières à Dieu qu’il sait être Tout Puissant…

En revenant à cette terre dont ils furent si cruellement arrachés, oui, évidemment, je pense à eux… Ces millions d’hommes et de femmes, jeunes et vieux, qui ont vécu ça, dont la vie a été ça ! Et ça me fait mal. Leurs os blanchissent aujourd’hui dans le ventre des terres de déportation que sont la Martinique, la Virginie, l’Amérique latine, du centre, du sud… Mais leur esprit y repose-t-il en paix ?

On a beau me dire que tout ça c’est du passé, il n’empêche que, pour moi, cette tragédie est aussi émouvante aujourd’hui qu’hier. Chaque fois que j’y pense, je m’incline donc douloureusement devant une telle histoire.

A suivre…

Pour que je vous emmène en Martinique, l’île aux fleurs, ou Madinina comme l’appelaient ses premiers habitants, Amérindiens victimes de génocide. De là, je vous dirai comment, bravant tabous et interdits, d’Antillaise, je devins Africaine. Vous saurez comment et pourquoi je choisis d’assumer ma part afro caribéenne, de la visiter puis de l’exprimer si totalement. Puis de là, nous embarquerons dans « La Caravane du Retour » qui m’a fait faire le chemin à l’envers, pour me retrouver, selon moi, au bon endroit : l’Afrique de mes Pères…

 

Prochaines escales du Voyage du Retour

De Dalila à Imaniyé : comment changer de nom, d’univers, de projet de vie
La Caravane du Retour : Comment quitter son île pour retrouver son continent
Citoyenne de la 6ème Région : Bonheur et dures réalités du Retour : Pourquoi je suis pour la réparation et qu’est-ce que j’entends par ce mot qui fait si peur à certains…

One comment on “RETOUR EN AFRIQUE : Une question d’histoire”

  1. KRN dit :

    tu es belle ma chériiiiiie !

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